Publié : 20 juin
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Rencontre avec Lasseine

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Bonjour. Mon prénom est Pierre. Passionné de marche, j’ai décidé de faire une partie du GR2, un chemin de randonnée proche des Andelys. Je me stationne près de l’hôpital Saint Jacques, m’équipe de chaussures adéquates et pars seul. Le chemin commence à grimper. Au sommet, une superbe vue sur la Seine m’attend. Je découvre les boucles du fleuve qui serpentent entre les falaises crayeuses. C’est magnifique. Je me désaltère et poursuis mon chemin. Il descend, abruptement cette fois-ci. La paroi longe des falaises. Une multitude de fleurs colorées bordent le chemin. J’observe, prends quelques photos, me penche pour observer de plus près une fougère peu commune lorsque je dérape. J’essaie de m’agripper aux arbustes mais mon pied glisse inexorablement sur les cailloux. Le bord se rapproche dangereusement. Je vais tomber dans la Seine et elle passe loin en bas ! J’appelle au secours. Je me sens partir et ferme les yeux, pensant dévaler vers une mort certaine. Le silence emplit l’atmosphère. Serai-je déjà arrivé en bas ? J’ouvre un œil et aperçois un énorme visage tout près de moi. Tétanisé, je suis soulevé dans les airs.


- « Bonjour Pierre me dit une voix. Tu dois être plus prudent.
- Qui es-tu ? Comment connais-tu mon nom ? réponds-je timidement.
- Je suis Lasseine. J’habite ici. Heureusement que j’étais là aujourd’hui. Tu aurais dévalé la pente et te serais noyé sans moi.
Je regarde autour du moi. La vue est magnifique : je vois Château Gaillard, l’hôpital Saint Jacques ; ma voiture est là ; elle semble minuscule. Les falaises sont présentes mais aucune eau ne passe entre les deux berges. Etonné, j’interroge :
- « Je reconnais l’environnement mais où est le fleuve ?
- Je suis là » répond-il.
Je contemple celui qui me parle. Il est immense et entièrement bleu. On dirait une fontaine. J’entends le murmure de l’eau qui s’écoule. Il me sourit d’un air pacifique. Je suis debout sur sa main. Mes pieds semblent la traverser. Ils sont mouillés. Je frisonne.
- « Tu as froid ? s’enquit-il ?
- Oui, dis-je hésitant.
- Mais non, rétorque-t-il dans un grand éclat de rire. Tu as peur ! »
Je lui affirme que non. Cependant, je n’en mène pas large. Je me pince. Ce geste déclenche à nouveau l’hilarité de mon sauveur.
- « Mais non, tu ne rêves pas, déclare-t-il hilare. Allez, je t’emmène et te fais visiter. »
Je n’ai pas le temps de répondre que me voilà emporté vers le bas. Je suis sur le dos de mon hôte.
- « Que veux-tu voir ? » sollicite-t-il ? 
Je ne sais quoi répondre. Je suis soulevé comme sur une vague.
- « Ouvre grand les yeux, m’annonce-t-il. Lasseine t’emmène faire le tour du propriétaire ! Assied-toi ; on est parti. Admire Château Gaillard ! »
Me voici face à la redoutable forteresse destinée à défendre les terres normandes. Je ne l’ai jamais observée sous cet angle. J’imagine les soldats qui, au fil des ans, ont essayé d’y pénétrer.
Je suis emmené sur les boucles qui serpentent entre les falaises. L’eau gicle de toute part. Tout va si vite. Je suis si proche des côtes que j’ai l’impression de pouvoir les toucher.
- « C’est la Côte des deux amants. Connais-tu leur histoire ? me demande mon guide
- Oui, quelle triste histoire. »
Je suis éberlué : j’y suis déjà venu mais j’étais là-haut, près de la table d’orientation pour découvrir la magnifique vue sur la Seine. Aujourd’hui, je suis dans le lit du fleuve et le paysage est tout autre.
Mon hôte semble ralentir.
- « Nous voici aux écluses. Je dois attendre pour passer. »
J’écarquille les yeux. Les écluses se mettent en marche et nous circulons. Nous passons à proximité du barrage de Poses et arrivons à la base de loisirs. Quelques baigneurs sont là.
- « Amusons-nous un peu » plaisante Lasseine.
Il prend de la vitesse, créant une grosse vague sur le lac. Je suis crispé. Mais les touristes, ravis, hurlent de joie.
Nous repartons. Emerveillé, je vois les tours blanches de l’abbaye de Jumièges.
- « Une petite pomme ? me propose-t-il gracieusement. Elles viennent directement du producteur.
Suite à un virage un peu serré, me voici avec un panier de pommes variées sur les genoux.
- « Il faut maintenant que je te ramène » me précise alors Lasseine.
Ebloui par un si beau spectacle, je n’ai pas envie d’arrêter mon voyage. Le pont de Bretonne se profile à l’horizon. Je suis soulevé comme une plume. Lasseine me fait un clin d’œil. Nous faisons une boucle au-dessus du pont et repartons en sens inverse.
- « Suivons cette péniche, m’explique Lasseine. Elle transporte des matériaux de construction vers Paris. »
Je lui réplique :
- « Mais je ne veux pas aller sur Paris !
- Ne t’inquiète pas, me rétorque-t-il en souriant. Je te dépose au passage… »
Les Andelys se profilent à l’horizon. Lasseine se tourne vers moi. Ses lèvres bougent mais je ne comprends pas ce qu’il veut me dire. J’ai l’impression d’être submergé par une immense vague.
Dans un virage, je suis projeté sur le côté et me retrouve au bord de la falaise. La fougère que je voulais immortaliser m’observe. Je la photographie. Le gargouillis de la Seine en contrebas me murmure au revoir. Fasciné, je poursuis ma route.